Actuellement, mon pays ne donne plus envie de rêver à son peuple. Nous nous laissons mourir à petit feu, sans volonté de sursaut. Nous n’avons plus de chant national, plus d’ambitions, plus de volonté de vivre dans la dignité, plus d’ hommes forts. Notre pays est au bord du gouffre. Les actes barbares et la corruption rongent toutes ses structures : la famille, l’Église, les institutions étatiques. Tout est en décrépitude.
Ce tableau sombre pousse les filles et fils d’Hayti à l’exil, à une vie de misère dans des pays qui nous sont hostiles. Nous sommes devenus des parias, sans patrie, sans domicile, orphelins d’un État en faillite totale.
Et pourtant, mon pays ne se résume pas à cet état lamentable dans lequel elle est plongée aujourd’hui. Hayti était meilleure autrefois, et je suis nostalgique de cette Hayti.
Je suis nostalgique de l’Hayti d’autrefois, un pays qui insufflait de la fierté à ses enfants, partout où ils posaient les pieds : des États-Unis jusqu’en Europe, de l’Afrique jusqu’aux confins de l’Asie. Une Hayti qui brillait par ses œuvres artistiques, ses intellectuels, ses diplomates, ses paysans qui nourrissaient ses entrailles.
Je suis nostalgique de l’Hayti d’autrefois, que je n’ai pas connue. Une Hayti dont la voix comptait parmi des grandes nations. Une Hayti qui prenait position contre l’injuste, les actes barbares et la guerre, pour réclamer le respect de la dignité de la personne humaine. Une Hayti qui se tenait débout pour Israël, l’Égypte, le Venezuela, Cuba, le Congo, la Colombie, la Jamaïque, et bien d’autres. Une Hayti qui se montrait solidaire de tous les peuples opprimés du monde. Une Hayti qui n’avait pas froid aux yeux pour prendre sa place.
Je suis nostalgique de l’Hayti d’autrefois, celle qui a construit la Citadelle Laferrière, le Palais aux 365 portes, le Fort Jacques, le Bicentenaire. Une Hayti qui acceuillait le plus grand nombre de touristes après Cuba dans les Caraïbes. Une Hayti qui faisait miroiter au monde ses denrées : café, cacao, mangue, fruits exotiques. Une Hayti qui inspirait des poètes, écrivains, amoureux de liberté, venant de partout pour raconter ses merveilles.
Je suis nostalgique de l’Hayti d’autrefois, qui produisait des hommes. Des hommes intègres, dignes, respectables, qui avaient une colonne vertébrale et ne rampaient devant personne. Des Dessalines, des Capois Lamort, des Louis-Joseph Janvier, des Anténor Firmin, des Dumarsais Estimé, des Jacques Stephen Alexis… Des hommes qui tenaient tête à toutes les nations pour défendre la dignité et la grandeur d’Hayti.
Je suis nostalgique de l’Hayti d’autrefois. Une Hayti qui faisait rêver son peuple, qui portait la fierté de sa population et qui rendait honneur à ses ancêtres méritants.
Je suis nostalgique de l’Hayti d’autrefois.
Malgré cette nostalgie qui me dévore, j’aimerais dire un jour comme Dantès Bellegarde : Je me suis toujours considéré comme le débiteur du peuple haïtien : il a fait tous les frais de mon éducation, depuis l’école primaire jusqu’à l’enseignement supérieur. Je lui dois tout, et ma vie entière ne peut suffire à acquitter ma dette envers lui. II ne me doit rien et je ne lui demande rien : ni dignités, ni honneurs, ni argent. Je n’ai jamais voulu voir dans les fonctions publiques que j’ai occupées que des occasions de le servir1.
Mais je refuse de laisser mes enfants n’être que les héritiers de cette nostalgie. Je veux qu’ils puissent rêver d’Hayti, non pas seulement s’en souvenir.
- Bellegarde, Dantès, «Pour une Haiti heureuse II», Chap. in Comment je deviens ministre, p.29 ↩︎


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